
Le Conseil Européen a adopté le 30 mai 1972 une charte européenne des sols, indiquant que :
« le sol est un milieu vivant et dynamique qui permet l’existence de la vie végétale et animale ». On est bien au cœur de l’enjeu de préservation de la biodiversité. La charte poursuit :
« Il est essentiel à la vie de l’homme en tant que source de nourriture et de matières premières. Il est un élément fondamental de la biosphère et contribue, avec la végétation et le climat, à régler le cycle hydrologique et à influencer la qualité des eaux ».
Tout est dit.
Cependant, comme le remarque Michel Prieur (opus cité) : « le sol n’est pourtant pas directement pris en considération par le droit de l’environnement ». Il ajoute : « et c’est regrettable. ».
Déjà en 1965, Jean Dorst (in « avant que nature meure », Delachaux et Niestlé) consacre un long développement aux sols que nous détruisons : « Le capital naturel le plus précieux est sans aucun doute constitué par le sol. ».
Pour lui, l’homme a engendré une érosion accélérée, « impact le plus sérieux et le plus lourd de conséquences de l’homme dans son environnement. »
Dès les années 1930, un scientifique américain (Bennett) estimait qu’en 150 ans 120 millions d’hectares avaient été ruinés aux USA. La forêt et la prairie retiennent l’eau (ruissellement, évaporation), limitant l’érosion. Le défrichement et la culture laissent le sol sans défense (« on a calculé que le taux de ruissellement atteint 27 % sur une terre cultivée en maïs, alors qu’il n’est que de 11 % sur une prairie voisine »). Or le déboisement a atteint un niveau catastrophique.
Autre fait aggravant : le surpâturage (on y attribue la dévastation des sols du pourtour méditerranéen, par exemple de l’Espagne, et surtout des USA et en Afrique. Il existe aussi en France, dans le Mercantour par exemple).
Le pire reste les mauvaises pratiques agricoles : la monoculture élimine certains éléments minéraux et organiques déterminés et accélère les phénomènes d’érosion (cf. cas extrêmes aux USA et en Afrique/ café, hévéa, coton, ...), élimination des « mauvaises herbes » ou plantes de couverture, culture mécanisée (destruction de la cohésion des sols accroissant l’érosion, diminution de la perméabilité, ...aux conséquences d’autant plus graves que les sols sont fragiles ; cas des sols tropicaux), ...
Les recherches agronomiques permettent d’envisager la reconquête des sols, quitte à avoir recours à des méthodes traditionnelles : culture en terrasses, labourage en sillons suivant les courbes de niveau, apports en éléments minéraux et organiques, assolement, culture en bandes alternantes, remise en herbage, paillage (protection contre dessèchement et érosion éolienne) et cultures de plantes de couverture, haies brise-vents, reforestation (approche vers un équilibre agro-silvo-pastoral), ...
Les conséquences sont importantes sur le régime des eaux : assèchement (l’eau ruisselle et ne pénètre plus), modification climatique, accroissement de la fréquence et de l’amplitude des inondations, accumulation accélérée de sédiments (envasement d’estuaires, de ports, comblements de barrages, de retenues d’eaux et de canaux, étouffement de terres cultivables, ...).
Jean Dorst s’arrête sur l’enjeu des zones humides (marais, deltas de fleuves, ...) : richesses écologiques essentielles, mais aussi intérêts économiques (« régulateurs du débits des eaux...ayant en quelque sorte un rôle d’éponge », permettant de limiter les inondations, pâturages riches, ressources en bois et plantes, apports nutritifs à la conchyliculture et à la pisciculture, milieux favorables à la reproduction des poissons marins, chasse au gibier d’eau ou autres animaux, tourisme, ...). Il stigmatise deux ennemis graves : l’assèchement et les barrages.
Jean Dorst conclut : « la superficie des sols cultivables se trouve donc réduite d’année en année... L’existence même de l’homme sur la Terre est en jeu. »
Rien n’a changé ou, pire, le phénomène s’est accéléré. Nous n’avons aucun respect pour ce legs incroyable de millions d’années de constitution d’humus, par la merveilleuse alchimie de la vie, des minéraux et de l’atmosphère.

Ce n’est qu’en 2002 que la Commission Européenne a proposé d’engager une réflexion en vue d’une stratégie thématique pour la protection des sols, relayée par quelques pays dont l’Espagne, en proie à une grave crise de stérilisation de ses sols.
En France, si l’eau (article L210-1 du CE) ou la qualité de l’air (L110-1 du CE) sont reconnus comme faisant partie du patrimoine commun de la nation, rien n’est dit pour le sol, qu’on peut éventuellement considérer comme l’une des « ressources » naturelles qu’évoque l’article L110-1 du code de l’environnement. Le terme même de protection des sols n’apparaît que dans un alinéa d’un article (L123-8) du code rural traitant du rôle des commissions communales d’aménagement foncier (ex de remembrement) :
« 3º Tous travaux d’amélioration foncière connexes au remembrement, tels que ceux qui sont nécessaires à la sauvegarde des équilibres naturels ou qui ont pour objet, notamment, la protection des sols, l’écoulement des eaux nuisibles, la retenue et la distribution des eaux utile »
D’une manière générale, les textes sont donc épars, abordant la question de la protection des sols contre l’érosion (en montagne, sur le littoral, dans les plaines alluviales), l’épandage de produits à usage agricole ou de boues, les pollutions industrielles, dans un objectif quasi exclusif de préservation de santé voire de sécurité publique (cf. loi sur les risques du 30 juillet 2003, en, particulier titre II risques naturels, chapitre II notamment les articles 49 et 53, devenus respectivement L114-1 du code rural et L211-13 du code de l’environnement).
L’agriculture biologique est la seule pratique qui prend explicitement comme objectif la conservation, voire la fertilisation (naturelle) des sols : c’est a posteriori que des textes sont venus l’encadrer.
Une politique complète, un cadre global d’action pour préserver les sols, tant en quantité (face à l’érosion, à l’urbanisation et aux infrastructures) qu’en qualité (pédologie) doivent s’appuyer sur une reconnaissance, par exemple par complément de l’article L110-1 du code de l’environnement, de l’appartenance des sols au patrimoine commun de la nation.